SOUSCRIPTION NATIONALE POUR L’ÉRECTION D'UNE STATUE A FRANÇOIS ARAGO

A l'occasion du centenaire de la naissance d'Arago, une réunion de personnes appartenant aux sciences, à la politique et aux lettres, qui s'était formée dans le but de célébrer cet anniversaire, a pensé que la manière la plus digne de perpétuer le souvenir de ce grand citoyen était de lui élever une statue par souscription nationale devant l'Observatoire de Paris, qu'il a tant illustré par ses travaux.

Parmi les hommes de science qui depuis bien longtemps ont le plus honoré la France par leurs découvertes et le plus contribué aux très remarquables progrès qui signaleront le XIXe siècle à la postérité, il n'en est peut-être pas un en effet qui ait acquis une plus légitime et plus universelle popularité qu'Arago, comme savant, comme vulgarisateur et comme membre des conseils du Gouvernement et de la Ville de Paris.

C'est que, par un bien rare privilège, cet illustre savant joignait à une science et une intelligence incomparables un ardent patriotisme, une grande intégrité de caractère et un esprit éminemment libéral, avide de tous les progrès aussi bien dans les sciences que dans les questions politiques et sociales.

Sa vie est trop connue de tous pour qu'il soit nécessaire de la rappeler ici autrement que dans ses principaux traits.

Par une exception unique dans les fastes de l'Institut, il était nommé à 23 ans membre de l'Académie des Sciences, au retour d'une très importante et très belle mission géodésique en Espagne et aux îles Baléares où, pendant trois années d'absence, sa vie fut plusieurs fois compromise dans des circonstances très critiques résultant des événements et des guerres de cette époque. Les services rendus, ses rares facultés, sa remarquable éloquence le faisaient élire en 1830 secrétaire perpétuel.

Dans celle haute situation, il ne cessa d'exercer jusqu'à la fin de sa vie la plus puissante et la plus heureuse influence sur les progrès des sciences, soit par ses propres découvertes, soit par sa féconde et généreuse coopération avec tous les principaux savants de l'époque, qu'il encourageait et soutenait de toute son autorité.

On lui doit, notamment, la découverte du principe fondamental de la télégraphie électrique, et on lui en doit également l'application au service public qu'il fit voter par les Chambres, comme député, alors que le gouvernement prétendait s'en réserver l'usage exclusif, comme du vieux télégraphe Chappe.

Profondément libéral et dévoué au bien public, Arago usa de toute son influence dans la Chambre des députés et dans les conseils de la Ville de Paris, qu'il présida longtemps, pour faire adopter toutes les mesures favorables à l'amélioration morale et matérielle des classes populaires, dans les diverses branches de service : l'instruction publique, l'hygiène, la voirie, l'assainissement de la ville. C'est à lui qu'on doit, entre autres, le puits artésien de Grenelle qui n’eût jamais été achevé sans sa persévérante volonté.

Doué de l’esprit et de la passion de la vulgarisation des Sciences, il créa et poursuivit pendant un quart de siècle l'admirable cours d'Astronomie populaire qui jeta un si grand éclat sur l'Observatoire de Paris et son illustre directeur. C'est à lui qu'on doit également la publicité des séances de l'Institut et les Comptes rendus de ses séances.

L'estime universelle dont il jouissait en France, son intégrité de caractère et les services rendus le désignaient naturellement dans les moments critiques de notre histoire pour prendre part à la direction des affaires publiques à la tête du parti libéral; c'est ainsi qu'il fut nommé en 1848 membre du Gouvernement provisoire et chargé des ministères de la Guerre et de la Marine; il se hâta de profiter de son court passage au pouvoir pour signer les décrets du vote universel et de l'abolition de l'esclavage dans les colonies et des peines corporelles dans la marine, décrets qui, à eux seuls, auraient suffi pour immortaliser son nom et justifier l'honneur que nous voulons lui rendre aujourd'hui.

On trouverait difficilement dans l'Histoire un homme qui ait mis ainsi à la fois au service de son pays un esprit scientifique plus vaste, plus fécond, et une plus grande intelligence politique et sociale des besoins de son époque. C'est donc à ce double titre que nous voulons perpétuer sa mémoire; et à quelques républicains qui, par ignorance ou par erreur, voudraient nous refuser leur concours, il suffira de rappeler qu'on citerait peu d'exemples aussi remarquables d'un tel dévouement et d'une telle fidélité aux principes de liberté que celui qu'il donna, à un demi-siècle d'intervalle, au début et près de la fin de sa carrière; en refusant le serment aux deux Napoléon quand, dénué de toute fortune, cet acte de haute probité politique pouvait le conduire à l'exil et à la misère.

On serait même en droit de taxer la France d'ingratitude envers cet illustre citoyen, si l'on ne se rappelait qu'une première souscription a déjà été ouverte le lendemain de sa mort en I853, mais qu'elle devait nécessairement échouer après le coup d'État qui venait de nous ravir toutes nos libertés et fut certainement la principale cause de sa fin prématurée.

Mais ces premiers fonds, pieusement conservés par l'Académie, seront bientôt complétés et recevront enfin leur destination première. La France républicaine, libre aujourd'hui de manifester ses sentiments, saura réparer l'erreur ou l'injustice de l'Empire.

Nous obtiendrons certainement pour cette oeuvre le concours de tous les hommes de science, qui ne voudront pas manquer l'occasion de rendre hommage à l'un de leurs plus illustres représentants; nous aurons le concours de la population de la Ville de Paris à laquelle Arago a rendu tant de signalés services, et celui de nos concitoyens des colonies qui lui doivent leur émancipation.

Nous obtiendrons enfin le concours de tous ceux qui comprennent que, malgré quelques erreurs momentanées, la Liberté, pour le triomphe de laquelle Arago a si vaillamment combattu toute sa vie, est la plus précieuse et la plus féconde de toutes les conquêtes pour le progrès de l'humanité.

A quelque parti qu'on appartienne, on ne pourra refuser de rendre hommage à Arago qui, par sa haute moralité, par sa vaste intelligence et son ardent patriotisme, pourra toujours être considéré comme une des figures les plus pures et les plus élevées du caractère national. On ne saurait donc trop honorer et perpétuer la mémoire d'un tel homme.

Nous placerons sa statue devant l'Observatoire sur la trace du méridien national dont elle indiquera la direction, et au milieu d'un beau square qui assurera pour toujours le dégagement de l'Observatoire de Paris vers le Midi. Ce square pourra faire disparaître la place Saint-Jacques et son nom de lugubre souvenir, auquel on substituera celui d'Arago, symbolisant au contraire les deux plus belles conquêtes de la civilisation moderne: la Science et la Liberté !

Ces deux mots, gravés en lettres d'or sur le piédestal de sa statue, caractériseront admirablement l'oeuvre d'Arago et les deux grandes passions auxquelles il voua toute sa vie, toute son âme, toute son énergie pour le bien de la France et de la civilisation.

Argumentaire publié en 1886 à l’initiative d’un comité composé de MM. BOUQUET DE LA GRYE, Membre de l'Institut; Gaston CARLE, Conseiller municipal; CARNOT, Sénateur; FAYE, Membre de l'Institut; Jules FERRY, Député; Camille FLAMMARION; FLOQUET, Président de la Chambre des Députés; W. DE FONVIELLE; HÉBRARD, Sénateur; JOURDE, Président du Syndicat de la Presse parisienne; le Colonel LAUSSEDAT, Directeur du Conservatoire des Arts et Métiers; LIARD, Directeur de l'Enseignement supérieur au Ministère de l'Instruction publique; LIOUVILLE, Député; LOEWY, Membre de L'Institut, Sous-Directeur de l'Observatoire de Paris ; MAGNIN, Sénateur; DE MARY, Député; le Contre-Amiral MOUCHEZ, Membre de l'Institut, Directeur de l'Observatoire de Paris; SCHOELCHER, Sénateur; STUPUY, Conseiller municipal; TIRARD, Sénateur; Gaston TISSANDIER.


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